

Lamia Ziadé raconte le destin de ces figures légendaires, stars du cinéma et de la chanson, deux arts alors étroitement liés. A travers elles, elle refait vivre tout un monde, celui d’un Levant (Liban-Egypte-Syrie) en ébullition culturelle, artistique et politique, son cœur foisonnant et palpitant, Le Caire, et son rayonnement qui illumine et fait vibrer toutes les capitales du monde arabe.
C’est un récit extrêmement riche historiquement, on apprend
plein de choses : l’essor du cinéma et la révolution qu’a connu la musique
arabe au début du XXe siècle, le monde des cabarets cairotes qui voit émerger l’art
de la danse orientale et ses stars mémorables, le foisonnement de la presse, de
la radio notamment par l’émergence de figures féminines (productrices,
créatrices de journaux féminins, journalistes), les liens qu’entretient le
monde de la chanson, art noble et sublimé, avec le pouvoir (la cour du roi
Farouk d’abord, Nasser ensuite), les répercussions sur la vie artistique des
soubresauts politiques (les mouvements indépendantiste, les guerres avec
Israël, la nationalisation du canal de Suez, etc) et les artistes qui « s’engagent »
pour la cause nationale.
Mais ce n’est pas seulement un livre riche d’Histoire :
le récit s’attache à quelques figures dont il décrit le parcours minutieusement,
de leurs origines et débuts difficiles dans le métier, à la gloire, ses bonheurs
et ses étourdissements. Ses personnages deviennent familiers au lecteur, tant le
livre ne se cantonne pas au seul récit de leur success-story, mais nous fait
aussi rentrer ans leur intimité. C’est l’occasion alors de voir l’envers
du décor : la rivalité et la concurrence quelquefois féroce entre les
chanteuses, le poids d’une société par endroits encore très traditionnelle et
très machiste et la difficulté pour les femmes de choisir leurs parcours et d’assumer
leurs destins, les contre-coups de la célébrité, les vies d’excès, les affres
de la dépression, les pannes d’inspiration, les compromis (difficile
conciliation entre vie d’artiste et vie de famille) voire les compromissions (les
coups bas à l’encontre des rivales, les appels aux puissances étrangères ennemies
pour relancer une carrière).
La lecture est agréable ; le récit est organisé en
courts chapitres de 2 ou 3 pages, entrecoupés de dessins aux teintes pastel qui
racontent les lieux et les grands moments (l’Opéra du Caire, le 1er
concert d’Oum Kalthoum devant le roi), les voyages à Jérusalem ou Beyrouth, les
paysages, mais aussi les intérieurs, les habits, les unes de journaux, les modes,
la scénographie des spectacles. De beaux dessins qui restituent de façon très
personnelle les couleurs, les lumières, l’ambiance, les époques.
On a l’impression de lire non pas un récit historique mais
un roman, tant ces figures deviennent de vrais personnages, connaissant des
histoires rocambolesques et destins incroyables dans un monde haut en couleurs
que contribuent parfaitement à restituer les dessins : cabarets obscurs, concert
à Beyrouth, dimanche à la cour du Roi, soirées sur le Nil, où se côtoient
starlettes, producteurs, généraux de l’armée, amants, journalistes, des histoires
d’amour sublimes ou contrariées, des carrières qui semblent éternelles et
subitement entravées, le public en adoration, les palais, les guerres, les
coups médiatiques, les soupçons de meurtre ou d’arrangement avec les espions
allemands..
Quels destins que ceux de Farid El Atrache et de sa sœur Asmahan,
issus d’une famille syrienne druze fuyant les guerres, passés par le Liban et
qui feront ensemble une immense carrière au Caire, jusqu’à ce que le sort les
sépare, et que chacun poursuive sa route, chaotique pour Asmahan, qui connaîtra
le succès, puis la dépression, se retirera du métier, puis reviendra au Caire
lancer sa carrière, subira les foudres de l’ombrageuse Oum Kalthoum, de son
frère, de son mari, et connaîtra pour finir un destin tragique !
Et quel
destin bien sûr que celui d’Oum Kalthoum, véritable légende vivante, aux
concerts mythiques (très bien décrits, on a l’impression d’y être), adulée comme
une déesse par les foules dans tout le monde arabe !




On a vraiment envie de se plonger dedans à la lecture de ce compte rendu. Cela a évoqué pour moi la trilogie du Caire de Naguib Mahfouz, qui dépeint à peu près la même période. Peux tu me mettre sur la liste des emprunteuses potentielles svp.
RépondreSupprimerP.S. Par contre j'ai eu un problème de police et de mise en page sur cette fiche, je ne sais pas si c'est un but sur mon iPad ou si cela vient de TOI ! 😜