L'histoire de Viri et Nedra, un couple d'Américains, 2e moitié du XXe siècle, de leur mariage à leur mort, leur(s) histoire(s) d’amour, leur vie familiale, leurs amitiés et leurs passions. Après Et rien d’autre, deuxième livre que je lis de cet auteur américain.
Je
suis toujours déconcertée par le début de ses livres : des personnages en
demi-teinte, à l’égard desquels l’auteur conserve toujours une certaine
distance, presque une froideur ; des intrigues qui ne sont pas du
tout…intrigantes, déroulant simplement la vie presque banale de ses
personnages ; un récit qui désarçonne au début, par une absence d'ancrage et une variation des points de vue, des ellipses très longues suivies
de scènes décrites minutieusement mais qui semblent tourner court, de nombreux
personnages secondaires qui disparaissent de l’histoire aussitôt apparus.
L’auteur
semble rester à la surface, pointant de loin en loin tel épisode, on cherche le
sens, les liens, on s‘interroge sur le fil que suit le récit. Pourquoi nous
raconter cette soirée avec ce couple d’amis par le menu, quand on ne verra plus
ces amis de tout le livre ensuite ? Que faut-il saisir de cette longue description
des lumières et des bruits de New-York observés par l'héroïne qui, à la nuit
tombée, traverse la ville en taxi ? Comment comprendre cette dispute qui
agite le couple à propos d’une pièce de théâtre, quand au chapitre suivant, la
vie conjugale reprend son tranquille cours quotidien ?
Et
puis, vient un moment où l’alchimie fonctionne, et où je rentre dans le récit
qui trouve tout son sens : celui du temps qui passe. Ca n’a l’air de rien
mais c’est super balèze. Un goûter d’anniversaire avec les enfants dans la maison
familiale au bord du fleuve, la lumière du soleil ce jour-là, les sourires des
invités au moment de trinquer, Nedra raconte qu’elle a tellement envie de
partir en voyage en Europe au printemps prochain… Cet épisode tombera dans
l’oubli, peut-être, ou des traces en resteront -peu importe finalement,
l’héritage qu’il laissera : quand il est vécu, il est la forme et la couleur
que prend la vie des personnages à ce moment-là.
L’important
n’est pas l’histoire des personnages ; l’important, ce sont les
personnages dans leur histoire. La vie n’est pas une ligne d’horizon
continue et cohérente, avec des virages, des tournants, des évolutions. C’est une plongée verticale dans le temps présent et unique d’un être
respirant, agissant, ressentant, son expérience immédiate, ses sensations, ses
pensées face à lui-même, le désir qu’il ressent à ce moment, les futurs
possibles qui miroitent, les épisodes passés que ce moment fait resurgir,
autant d’éléments qui s’évanouissent dans l’inconscient, dans l’oubli, dans la
multitude des moments successifs. L'auteur nous place dans l’expérience individuelle perpétuellement renouvelée, l'épreuve du temps qui s'écoule d'un présent à l'autre.
On
est donc avec Viri et Nedra, avec l’un puis avec l’autre, au fil de ces pages.
Le portrait de ce couple se dessine, entre l’image qu’il renvoie auprès de son
entourage, celle d’un couple uni et solide, et les mouvements internes qui
agitent leur relation. On connaîtra les aléas de leurs désirs, de leurs états d’âme,
de leurs perspectives d’avenir. De très beaux passages, d’innombrables « fulgurances littéraires
» qui disent si bien ce que ressentent cette femme et cet homme, c’est
saisissant de justesse. J’ai corné d’innombrables pages. C’est un livre que j’ai
terminé en me disant…qu’il fallait que je le relise !
Bref,
James Salter est pour moi un maître du roman. Je recommande vivement cette
lecture, en invitant à ne pas se laisser déconcerter par les premières pages de
lecture !

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