Le ravissement des innocents, Taiye Selasi, Gallimard
Voilà plus d’un an que je ne lisais presque plus, ou très
peu : des lectures choisies au hasard, sans conviction, des livres commencés
mais abandonnés au bout de quelques jours, quelques livres achevés et aussitôt
oubliés. L’angoisse du « aurais-je perdu le goût de la lecture ? »,
que vous devez connaître ! Puis ce livre-là m’a sortie de cette torpeur
amère. Et donné envie de le partager avec vous.
Le ravissement des innocents raconte l’histoire de la
famille Sai, une famille d’origine africaine (le père est ghanéen, la mère est
nigériane) expatriée aux Etats-Unis. Lui, Kweku, médecin talentueux, cherche à
y accomplir un rêve d’ascension sociale, un véritable Everest si l’on considère
le petit village de pêcheurs au bord de l’océan atlantique où il a grandi. Elle,
Fola, brillante jeune fille de la bourgeoisie, poussée à quitter le Nigéria par
les violences politiques qui mèneront à la guerre du Biafra. Ils tombent amoureux,
fondent une famille : Olu, l’aîné, sage, travailleur, responsable, Kehinde
et Taiwo, des jumeaux étroitement liés, lien mystérieux et imperméable aux
autres, puis Sadie, la petite dernière.
L’histoire commence par la mort de Kweku, revenu vivre au
Ghana, seul, sans qu’on sache alors ce qui explique ce retour sur sa terre
natale. Puis le roman remonte le temps,
pour retracer l’histoire de la famille, la vie de leur foyer aux Etats-Unis,
puis le drame qui fait exploser l’édifice, en engendre d’autres, et le parcours de chacun
des six personnages dans la tourmente. Je n’en dis pas plus pour préserver votre
lecture...
Ca parle d’exil, combien il est difficile de quitter l’endroit
d’où l’on vient, et surtout combien il est difficile de trouver un ancrage
ailleurs. Ca parle de la difficulté à trouver sa place, dans un nouveau pays, de
surcroît pour des Noirs aux Etats-Unis. Ca parle aussi, et surtout, de la
difficulté de trouver sa place dans sa famille. Du rôle échu à chacun, qui
enserre –ou dans lequel chacun s’enserre.. Des formes que peut prendre l’envie
de s’émanciper du carcan et de s’affranchir d’une histoire familiale et
personnelle lourde, faite de déchirements, de traumatismes, de secrets
douloureux longtemps tus, qui finissent
pas ressurgir. Et puis ça parle aussi des liens étroits qui unissent une
famille, d’amour, de réconciliation, d’apaisement, de retrouvailles.
Au fur et à mesure de la lecture, l’histoire s’éclaire, et
éclaire chacun des six personnages, qui sont superbement construits, décrits,
et qui en deviennent très attachants. J’ai eu pour ma part un faible pour la
mère, Fola, le personnage-trait d’union, pivot intangible du fragile équilibre familial, à qui il suffit de palper différents
endroits de son ventre pour ressentir ses enfants, comme un lien à la fois viscéral
et spirituel qui les unit à eux : « Elle se touche le ventre comme toujours quand la peur rôde timidement,
sans montrer son visage, dès qu’il est arrivé quelque chose, sans qu’elle sache
quoi ni auquel des enfants venus au monde par là. Et le ventre répond toujours.
Elle se touche dans quatre endroits différents, les quadrants de son buste
entre la taille et la poitrine : d’abord le coin sous son sein droit
(Olu), puis celui en bas à droite barré d’une petite cicatrice (Taiwo), puis
celui en bas à gauche, contigu à Taiwo (Kehinde) et enfin celui en haut à
gauche (Sadie), le bébé, son cœur. S’arrête un instant sur chacun pour analyser
la sensation, le mouvement ou l’immobilité sous sa paume. A l’écoute ».
C’est un roman prenant, une écriture quelquefois très
poétique, souvent qui prend aux tripes, une lecture qui fait du bien. J’ai
beaucoup aimé !
PS : existe en poche

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