Eva, c’est le nom de la femme de Simon Liberati. C’est Eva
Ionesco, la fille de la photographe Irina Ionesco, que sa mère a utilisée dès
son plus jeune âge (5-6 ans) pour créer une œuvre photographique à teneur pédopornographique,
traumatisme originel qui a engendré une femme d’une telle histoire et d’une
telle personnalité, qu’elle en devient un personnage, presque une créature, Eva (en italique dans le livre), dont l’auteur
dresse le portrait dans ce livre.
Rien à voir avec une biographie. C’est un portrait personnel,
subjectif, que dresse l’auteur, qui parle autant de lui que d’Eva. De lui, il raconte
sa rencontre avec Eva, il y a quelques années, quand elle et lui sont à un âge
mûr, qui inaugure leur relation amoureuse passionnelle d’aujourd’hui. Il narre
aussi le chassé-croisé de leurs rencontres antérieures, dans le Paris des
années 70-80, dans des soirées de fête et défonse tendance punk entre les
Bains-Douches et le Palace, elle Lolita au caractère explosif abîmée par son
enfance, lui jeune pseudo-journaliste noctambule à la dérive. Mieux encore, il remonte
le temps et visite la galerie des « figures » -petites copines de sa jeunesse,
personnages de roman, visage sur une photo de famille…- qui ont jalonné son
existence avant sa rencontre avec Eva, avatars incomplets de cette femme qui
allait, bien des années plus tard, changer sa vie et qui l’incarnaient avant l’heure,
relisant ainsi rétrospectivement son attirance ou son intérêt pour ces ébauches
préalables au modèle.
D’Eva aussi, il raconte l’histoire. Bien sûr, son enfance
sous l’emprise de sa mère (« Des
dieux pervers (…) présidèrent à la curieuse carrière d’Eva et d’Irina Ionesco,
ce couple d’artistes hors nature qui allait exercer avec succès l’art du
scandale et de l’allégorie macabre entre 1971 et 1977 (…), leur généalogie
ressemble à celle des vieux mythes païens et des légendes les plus troubles de
l’Antiquité et du folklore ») ; son adolescence où son « émancipation »
forcée par l’Assistance publique est contrariée par les tentatives de sa mère
de la garder sous sa coupe, qui amène la jeune fille à se perdre dans la drogue
et les tentatives de suicide ; sa relation avec sa mère, avec laquelle
elle est en procès aujourd’hui (« D’Irina
sa mère, Eva m’a dit un jour très froidement : « Quand elle mourra je
lui souhaite d’être enculée par le diable ». Sade y trouvera son compte »).
De ces épisodes tragiques, on ne saura finalement rien de confidentiel qui ne
se trouve déjà dans les pages people des journaux de l’époque, rien de profondément
intime, pas de voyeurisme déplacé, pas de psychologie de bas-étage, pas non
plus de regard chargé de morale ou de commisération : l’auteur ne fait que
retirer la matière qui aujourd’hui éclaire la personnalité d’Eva : « Avant de se la faire piquer par l’Assistance
publique puis de la pourchasser des années durant avec cette passion sans
retour des corrupteurs qui ont laissé filé leur victime, Irina enseigna aussi à
Eva le mépris téméraire des lois, le vol à l’étalage, la haute estime de l’art,
la technique du scandale, la drogue et quelques durs principes de bordel
concernant les hommes, sur quoi Eva s’appuie toujours dans ses colères ».
Le récit n’est construit selon aucun ordre chronologique, voire
même selon aucune logique, sinon une construction presque "psychanalytique". Partant
d’un moment vécu avec Eva, ou d’une idée, d’une lecture, Simon Liberati
convoque les éléments de son expérience que ce moment mobilise : telle moment
avec Eva, qui réactive une rencontre avec une autre femme, ou qui fait
resurgir telle lecture, elle-même illustrant un moment particulier de sa vie.
Tel épisode de la vie d’Eva, que
celle-ci lui raconte à telle étape de leur histoire commune, qui éclaire tel
trait de la personnalité d’Eva et qui vient modifier, nourrir, réajuster leur
relation. Cet échafaudage, qui s’appuie également sur de nombreuses références littéraires,
cinématographiques, musicales, mais aussi religieuses ou mythologiques (qui pour
beaucoup me sont inconnues et m’ont souvent échappé !),
donne à voir l’auteur en train de penser et d’écrire son livre, miroir de l’œuvre
en train d’être créée.
Par petites touches, par associations d’idées, il croise ses
émotions et sentiments, son histoire, tous les bouts de son être avec ceux de
cette femme entrée dans son existence et qui vient en éclairer le passé et en illuminer
l’avenir. Un récit en forme de vagabondage de l’esprit, qui rend la compréhension
quelquefois fastidieuse, mais qui construit une cohérence et tisse des liens,
entre le réel (porté par l’histoire, les faits, les traces qu’il en reste dans
des écrits -notes, coupures de journaux- ou dans les corps), et les imaginaires
(celui de la mémoire et de l’inconscient, celui des mythes, celui de la littérature et du cinéma), entre les
lieux et les époques, et, surtout, entre cette femme et cet homme. Du coup,
bien qu’incarné dans le réel et accroché à celui-ci par ces deux êtres de chair
et de sang dont il raconte l’histoire, c’est un récit très romanesque, porté
par ce regard très subjectif qui décrit ce réel, et surtout illuminé par l’aura
d’Eva qui plane sur tout le livre.
C‘est enfin une superbe déclaration d’amour. Il porte sur
Eva un regard crû, lucide, quelquefois brutal et impitoyable, mais toujours
curieux, fasciné, ébloui et palpitant d’amour. « De Ligeia, de Lady Usher ou de l’héroïne du Portrait ovale, Eva
Ionesco possède des traits majeurs. D’où ces yeux fascinants aux lueurs
vermiculaires. C’est le seul être vivant qui m’a donné à voir dans la vie ce
que la littérature romantique ou la peinture de Fuseli a pris des vieux mythes
de l’Antiquité . Plus d’un an d’observation ne m’a pas détrompé, et le travail
que nous accomplissons tous les jours, autant que sa vie onirique, incessante
et toujours claire, ne cesse de fournir les preuves d’une fantaisie et d’une
imagination qu’un long flirt avec la folie n’a pas réussi à délabrer. Il y a
des seins qui résistent à tous les poignards, des amours interdites qui se
nourrissent de sang ».
A me relire, je prends conscience que mon propos est un peu
abstrait… Difficile, en fait, de décrire de ce livre ! Et difficile pour
moi, aujourd’hui, de dire s’il m’a vraiment plu ou pas. J’ai trouvé la lecture
difficile, d’une part, car l’absence de fil clair menant le récit m’a gênée un bon
moment avant que je n’adhère à la logique de construction, d’autre part car l’écriture
est par moments un peu complexe : des phrases longues, quelquefois lourdes
dans leur syntaxe, un style chargé d’images et de références culturelles
pointues et inconnues (de moi), qui rendent la lecture fastidieuse obligeant à
relire des phrases -avant de quelquefois renoncer à comprendre. Et puis, bien
sûr, une lecture difficile car il n’est pas facile, anodin, léger, de plonger
ainsi dans l’histoire terrible d’Eva… Et pourtant, je n’ai pas lâché, et mon
intérêt est allé croissant au fur et à mesure des pages, jusqu’à me sentir
vraiment prise par cette lecture. Il y a des passages magnifiquement écrits,
très beaux de vérité et de poésie. Et ce livre m’a fascinée par son ambition, par
ce regard si original que l’auteur porte sur lui et sur sa femme : un vrai
regard d’écrivain, de ceux qui voient et vous amènent « au-delà » du
réel ! Vous aurez compris que mon conseil de lecture est partagé mais c’est
un livre qui m’a marquée, touchée, et je serai heureuse de partager ces
impressions de lecture avec celle-s d’entre vous qui se lancerai-en-t dans l’aventure !

Wouahou, quel article soeurette, je suis impressionnée!! Merci de cette belle, exhaustive et fine présentation. Tu m'en a assez dit pour me donner une idée précise (et envie) de cette lecture, en me laissant entre-apercevoir les agacements ou freins, en même temps que les forces d'attraction qu'elle peut exercer sur la lectrice que je suis.Ce livre m'apparaît moins comme un roman que comme une longue confidence ou monologue intérieur, sensible et subjectif; quoiqu'il en soit j'aspire à en partager bien vite mon ressenti avec toi!
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