A vos livres,... lisez, ...partagez!

L'idée de ce blog m'est venue à la suite d'une discussion enthousiasmante avec des proches, autour de nos dernières lectures.
J'ai fait le constat que je partageais cette même passion des livres et du partage des émotions qu'ils avaient suscitées avec une poignée de personnes d'univers très différents, rencontrées lors d'occasions plus ou moins fréquentes, mais dont les sentiments et conseils de lectrice m'étaient tous chers.
Laurel,Catherine, Cécile, Corinne, Jo, c'est à vous que je destine ce blog, qui se veut le modeste "trait d'union" entre ces amies de coeur: un lieu de sincères rencontres et d'humbles partages de lecture.
Alors à vos livres,...lisez!...partagez!
Marine

jeudi 18 février 2016

Eva, de Simon Liberati




Eva, c’est le nom de la femme de Simon Liberati. C’est Eva Ionesco, la fille de la photographe Irina Ionesco, que sa mère a utilisée dès son plus jeune âge (5-6 ans) pour créer une œuvre photographique à teneur pédopornographique, traumatisme originel qui a engendré une femme d’une telle histoire et d’une telle personnalité, qu’elle en devient un personnage, presque une créature, Eva (en italique dans le livre), dont l’auteur dresse le portrait dans ce livre.


Rien à voir avec une biographie. C’est un portrait personnel, subjectif, que dresse l’auteur, qui parle autant de lui que d’Eva. De lui, il raconte sa rencontre avec Eva, il y a quelques années, quand elle et lui sont à un âge mûr, qui inaugure leur relation amoureuse passionnelle d’aujourd’hui. Il narre aussi le chassé-croisé de leurs rencontres antérieures, dans le Paris des années 70-80, dans des soirées de fête et défonse tendance punk entre les Bains-Douches et le Palace, elle Lolita au caractère explosif abîmée par son enfance, lui jeune pseudo-journaliste noctambule à la dérive. Mieux encore, il remonte le temps et visite la galerie des « figures » -petites copines de sa jeunesse, personnages de roman, visage sur une photo de famille…- qui ont jalonné son existence avant sa rencontre avec Eva, avatars incomplets de cette femme qui allait, bien des années plus tard, changer sa vie et qui l’incarnaient avant l’heure, relisant ainsi rétrospectivement son attirance ou son intérêt pour ces ébauches préalables au modèle. 


D’Eva aussi, il raconte l’histoire. Bien sûr, son enfance sous l’emprise de sa mère (« Des dieux pervers (…) présidèrent à la curieuse carrière d’Eva et d’Irina Ionesco, ce couple d’artistes hors nature qui allait exercer avec succès l’art du scandale et de l’allégorie macabre entre 1971 et 1977 (…), leur généalogie ressemble à celle des vieux mythes païens et des légendes les plus troubles de l’Antiquité et du folklore ») ; son adolescence où son « émancipation » forcée par l’Assistance publique est contrariée par les tentatives de sa mère de la garder sous sa coupe, qui amène la jeune fille à se perdre dans la drogue et les tentatives de suicide ; sa relation avec sa mère, avec laquelle elle est en procès aujourd’hui (« D’Irina sa mère, Eva m’a dit un jour très froidement : « Quand elle mourra je lui souhaite d’être enculée par le diable ». Sade y trouvera son compte »). De ces épisodes tragiques, on ne saura finalement rien de confidentiel qui ne se trouve déjà dans les pages people des journaux de l’époque, rien de profondément intime, pas de voyeurisme déplacé, pas de psychologie de bas-étage, pas non plus de regard chargé de morale ou de commisération : l’auteur ne fait que retirer la matière qui aujourd’hui éclaire la personnalité d’Eva : « Avant de se la faire piquer par l’Assistance publique puis de la pourchasser des années durant avec cette passion sans retour des corrupteurs qui ont laissé filé leur victime, Irina enseigna aussi à Eva le mépris téméraire des lois, le vol à l’étalage, la haute estime de l’art, la technique du scandale, la drogue et quelques durs principes de bordel concernant les hommes, sur quoi Eva s’appuie toujours dans ses colères ».


Le récit n’est construit selon aucun ordre chronologique, voire même selon aucune logique, sinon une construction presque "psychanalytique". Partant d’un moment vécu avec Eva, ou d’une idée, d’une lecture, Simon Liberati convoque les éléments de son expérience que ce moment mobilise : telle moment avec Eva, qui réactive une rencontre avec une autre femme, ou qui fait resurgir telle lecture, elle-même illustrant un moment particulier de sa vie. Tel épisode de la vie d’Eva, que celle-ci lui raconte à telle étape de leur histoire commune, qui éclaire tel trait de la personnalité d’Eva et qui vient modifier, nourrir, réajuster leur relation. Cet échafaudage, qui s’appuie également sur de nombreuses références littéraires, cinématographiques, musicales, mais aussi religieuses ou mythologiques (qui pour beaucoup me sont inconnues et m’ont souvent échappé !), donne à voir l’auteur en train de penser et d’écrire son livre, miroir de l’œuvre en train d’être créée.


Par petites touches, par associations d’idées, il croise ses émotions et sentiments, son histoire, tous les bouts de son être avec ceux de cette femme entrée dans son existence et qui vient en éclairer le passé et en illuminer l’avenir. Un récit en forme de vagabondage de l’esprit, qui rend la compréhension quelquefois fastidieuse, mais qui construit une cohérence et tisse des liens, entre le réel (porté par l’histoire, les faits, les traces qu’il en reste dans des écrits -notes, coupures de journaux- ou dans les corps), et les imaginaires (celui de la mémoire et de l’inconscient, celui des mythes,  celui de la littérature et du cinéma), entre les lieux et les époques, et, surtout, entre cette femme et cet homme. Du coup, bien qu’incarné dans le réel et accroché à celui-ci par ces deux êtres de chair et de sang dont il raconte l’histoire, c’est un récit très romanesque, porté par ce regard très subjectif qui décrit ce réel, et surtout illuminé par l’aura d’Eva qui plane sur tout le livre.


C‘est enfin une superbe déclaration d’amour. Il porte sur Eva un regard crû, lucide, quelquefois brutal et impitoyable, mais toujours curieux, fasciné, ébloui et palpitant d’amour. « De Ligeia, de Lady Usher ou de l’héroïne du Portrait ovale, Eva Ionesco possède des traits majeurs. D’où ces yeux fascinants aux lueurs vermiculaires. C’est le seul être vivant qui m’a donné à voir dans la vie ce que la littérature romantique ou la peinture de Fuseli a pris des vieux mythes de l’Antiquité . Plus d’un an d’observation ne m’a pas détrompé, et le travail que nous accomplissons tous les jours, autant que sa vie onirique, incessante et toujours claire, ne cesse de fournir les preuves d’une fantaisie et d’une imagination qu’un long flirt avec la folie n’a pas réussi à délabrer. Il y a des seins qui résistent à tous les poignards, des amours interdites qui se nourrissent de sang ». 


A me relire, je prends conscience que mon propos est un peu abstrait… Difficile, en fait, de décrire de ce livre ! Et difficile pour moi, aujourd’hui, de dire s’il m’a vraiment plu ou pas. J’ai trouvé la lecture difficile, d’une part, car l’absence de fil clair menant le récit m’a gênée un bon moment avant que je n’adhère à la logique de construction, d’autre part car l’écriture est par moments un peu complexe : des phrases longues, quelquefois lourdes dans leur syntaxe, un style chargé d’images et de références culturelles pointues et inconnues (de moi), qui rendent la lecture fastidieuse obligeant à relire des phrases -avant de quelquefois renoncer à comprendre. Et puis, bien sûr, une lecture difficile car il n’est pas facile, anodin, léger, de plonger ainsi dans l’histoire terrible d’Eva… Et pourtant, je n’ai pas lâché, et mon intérêt est allé croissant au fur et à mesure des pages, jusqu’à me sentir vraiment prise par cette lecture. Il y a des passages magnifiquement écrits, très beaux de vérité et de poésie. Et ce livre m’a fascinée par son ambition, par ce regard si original que l’auteur porte sur lui et sur sa femme : un vrai regard d’écrivain, de ceux qui voient et vous amènent « au-delà » du réel ! Vous aurez compris que mon conseil de lecture est partagé mais c’est un livre qui m’a marquée, touchée, et je serai heureuse de partager ces impressions de lecture avec celle-s d’entre vous qui se lancerai-en-t dans l’aventure !

1 commentaire:

  1. Wouahou, quel article soeurette, je suis impressionnée!! Merci de cette belle, exhaustive et fine présentation. Tu m'en a assez dit pour me donner une idée précise (et envie) de cette lecture, en me laissant entre-apercevoir les agacements ou freins, en même temps que les forces d'attraction qu'elle peut exercer sur la lectrice que je suis.Ce livre m'apparaît moins comme un roman que comme une longue confidence ou monologue intérieur, sensible et subjectif; quoiqu'il en soit j'aspire à en partager bien vite mon ressenti avec toi!

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